
«Je sais, ça doit te sembler étrange que je t'écrive maintenant. On ne s'est pas vu depuis tant d'années...»
... La dernière fois, c'était je crois en Virginie. Sur un porch, sous un magnolia, on s'est embrassé comme de jeunes chiens, Marvin Gaye chantait What's Going On. Ou bien était-ce à Chicago ? On était allé tous les deux à un grand meeting du Révérend Jesse Jackson : I MAY BE BLACK. I MAY BE POOR. I MAY BE UNEMPLOYED. Et toute la salle, debout, répondait avec lui: BUT I AM/I AM/ SOMEBODY.
Je me souviens qu'à l'époque les murs du South Side étaient tagués du nom de Fred Hampton qui venait de se faire froidement descendre dans son lit, par les flics, à 21 ans. Il militait pour les Panthères Noires et pour les pauvres. Tu te souviens aussi de ce vieil homme noir, dans la rue ? Il m'avait entendu parler français, et nous avait dit une phrase en créole. Il venait de La Nouvelle-Orléans, il disait qu'il avait peur, peur pour lui, pour ses enfants, ses petits-enfants. A cause des gangs. Il aurait tant voulu retourner là-bas, chez lui, en sécurité. Mais aujourd'hui, il n'aspirait plus qu'à une chose, creuser un trou, n'importe où, et s'enterrer, pour ne plus rien voir, pour devenir INVISIBLE.
Mais je ne t'écris pas seulement pour ressusciter le passé. Je voudrais que tu m'écrives, toi. Que tu me parles. Je voudrais entendre ta voix. On change, le corps vieillit, mais la voix ne change pas.
Toutes ces années, j'ai reçu des nouvelles de toi. J'en reçois d'ailleurs de plus en plus. Par personne interposée.
Mais ce ne sont que des IMAGES. Des suites ininterrompues d'images qui s'entremêlent, qui s'accélèrent jusqu'à devenir indistinctes, brouillées, une bouillie. En accéléré, ça donne : flics-soldats-drapeaux-avocats-présidents-tanks-crissements de pneus-hélicos-sirènes-cris-larmes-sang-spermeprières- explosions-flammes. Cercueils. Mais à trop prétendre nous restituer le réel, les industries de l'image le rendent invisible. A dessein bien sûr. Nous sommes dans l'ère de la propagande généralisée. Mais rassure-toi, je n'ai pas perdu tout contact avec toi. Grâce à mes VOIX. Oui, mes voix, comme Jeanne d'Arc au fond (Je ne te l'avais pas dit, mais je suis maintenant établi à Rouen). La voix d'Albee qui nous parlait de l'Amérique. On le jouait en France et il éveillait en nous des émotions souterrainement solidaires. De même, de façon très différente, les pièces de Tennessee Williams, Arthur Miller, LeRoi Jones (aujourd'hui Amiri Baraka). Oui, nous avons continué à recevoir des nouvelles de chez toi, par ton théâtre, pendant encore quelques années : Bob Wilson, Richard Foreman, David Mamet, Sam Shepard (je sais, ils sont très différents) et j'en oublie bien sûr.
Mais pour moi,
America,
Toi,
Ce sont d'abord des voix, des chants, des rythmes. Tu vois, la première chose qui m'est venue à l'esprit en repensant à nous, c'est Marvin Gaye. WHAT'S GOING ON. Et dans mon petit univers personnel, Billie, Ella, Sarah, Nina, et Louis, Sydney, Charlie, Sonny, Ray, le blues, le jazz, le folk, Bob, Joan, la country (enfin, ça dépend laquelle), me parlent directement de toi. Ce sont autant d'accents, d'intonations, de timbres qui me rendent ta chair présente, visible, tangible. La littérature, c'est la même chose, en tout cas celle de chez toi. Elle parle, elle a une présence, un phrasé immédiats, on est en communion directe avec l'asphalte, le vent, la poussière. Les noms m'arrivent en désordre. Laisse-moi les égrener, j'aime leur son : Whitman, Kerouac, Ginsberg, Ferlinghetti. Ecoute encore ces noms, tous les mondes qu'ils évoquent : Twain, Jack London, Faulkner, Brautigan, Hammet, Hemingway, Henry Miller, Bukowski. Ecoute : Richard Wright, Langston Hughes, James Baldwin, Carson McCullers, Toni Morrison, James Welch, John Fante. Et puis : J.D. Salinger, Norman Mailer, Philip Roth, Hubert Selby… Et je voulais garder pour la fin Ralph Ellison, qui écrivit INVISIBLE MAN, l'histoire d'un homme noir, qui vivait le drame de se sentir (et d'être ?) INVISIBLE aux yeux des blancs et qui, si je me souviens bien, se réfugiait dans une sorte de trou.
Lui aussi. Comme ce vieil homme de La Nouvelle-Orléans que nous avions rencontré à Chicago.
Alors voilà, j'ai comme un vieux coup de blues. J'aurais envie de t'entendre, de te revoir, te toucher, te sentir.
Where are you my invisible girl ?
WHAT'S GOING ON ?
J'ai scruté les images de La Nouvelle-Orléans, à la télé, celles du Convention Center, pour essayer d'y apercevoir mon vieux monsieur de Chicago.
Mais il était invisible, bien sûr.
Allez, écris-moi.
Talk to me, Love,
Gérard - France, septembre 2005