Paul Desveaux aborde Au coeur de l'Amérique

Paul Desveaux est né en 1972. Après avoir mis en scène Wedekind, Sarraute, Shakespeare, des textes de Kérouac, et dernièrement, Les Brigands de Schiller que l'on a pu voir en région à l'automne, il déclare avoir acquis des « outils pour relier une esthétique et une réflexion sur le monde » et aborder un « nouveau cycle » par le texte contemporain. Dans cette perspective, il a trouvé dans le texte de Naomie Wallace Au coeur de l'Amérique la matière qu'il cherchait. Rencontre autour du projet.

Mari-Mai Corbel : Naomie Wallace fait comme des croquis de gens qui sont des produits de la société du spectacle, qui sont déjà des personnages au réel. Farouz, Remzi semblent se mouvoir comme s'ils s'imaginaient filmés, ils gueulent, ils sont tout le temps à côté de la plaque, ils abîment tout...

Paul Desveaux : Bien sûr et cela s'accentue du fait que la pièce est construite comme une suite de tableaux presque cinématographiques. Ça ressemble à une suite de témoignages, sur le rapport à l'armée, sur les séquelles du Vietnam... et sur la Guerre du Golfe.

M-M.C : Quel effet peut faire ce théâtre qui est à la limite de la dénonciation ?

Pa.D. : C'est un travail de constatation. C'est ce qui différencie le théâtre politique du militant. J'essaie de montrer une problématique et le spectateur fait sa propre réflexion.

M-M.C : Le mouvement dans lequel ce théâtre politique s'inscrivait est-il en fin de parcours avec la victoire de l'américain way of life sur le monde... ?

Pa.D. : Oui et nous sommes un pays assez suffisant. On ne tend pas à mettre en marche une pensée - peutêtre qu'il ne faut pas l'appeler révolutionnaire - mais une pensée qui améliorerait la qualité de notre propre pensée.

M-M.C : N'est-il pas temps de rechercher des formes qui prennent en charge la contradiction ? On peut voir ces personnages d'Au coeur de l'Amérique dont Farouz avec son pied bot légèrement infecté, comme des réfractaires à tout processus de normalisation sociale ou psychique, des gens qui opposent le désespoir à la marche gestionnaire du monde. Ce serait peut-être là qu'il y aurait du théâtre rebelle ?

Pa.D. : J'ai un problème avec le «théâtre rebelle». S'il fallait inventer une forme, ce serait du même ordre que Proust qui dévoile le monde, par l'effeuillement des réalités. C'est aussi subtil et lent, doux et intime. La pensée est un mouvement finalement assez pervers et plus révolutionnaire que la provocation qui ne fait que rajouter du spectaculaire. Il y a ce que Sarraute appelait de la «part sensible». La part sensible des choses fait constater, écrire et analyser. Un objet théâtral doit pouvoir créer chez le spectateur un mouvement sensible, une constatation, une réflexion.

Les théâtres sont des endroits où on a le temps de s'ennuyer pour arriver à comprendre les choses, à les entendre, à se les approprier. C'est comme quand on se retrouve avec trois amis ; on commence à parler et on s'ennuie un peu. À l'échelle du théâtre et de la pensée qui est délivrée dans des textes, ce léger ennui va produire latence, le temps d'une réflexion à l'intérieur de chacun, d'une conscience.

Propos recueillis à Paris par Mari-Mai Corbel, 10 septembre 2005


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