Sophie Renauld travaille actuellement à la réalisation de Cabaret Carton. David Noir participe à cette prochaine création (en comédien, cette fois). Extrait d'une conversation de septembre.
Danvid Noir : Ne considères-tu pas comme un peu suicidaire ou désespéré de faire un théâtre de création aujourd'hui dans notre société ?
Sophie Renauld : L'utopie pour moi, c'est d'arriver à faire un spectacle. C'est d'arriver à parler aux gens et qu'ils entendent quelque chose, de trouver un langage à parler à l'intérieur du groupe, un langage qui soit compréhensible pour le public. C'est dif- ficile parce que je pense qu'on ne se comprend pas. C'est utopique, oui, d'essayer de se comprendre mais c'est une belle utopie.
DN : Le fantasme de la vie d'artiste, la vie de bohème avec ses difficultés, ses bonheurs, est-ce que c'est quelque chose que tu ressens... est-ce que c'est quelque chose qui t'excite comme un rêve de petite fille ?
SR : Oui évidemment, il y a du rêve de petite fille... peut-être même avant... je pense que je suis née dedans ; ce n'est pas une découverte tardive, c'est une chose comme ça, qui dans mon inconscient certainement a une grosse place. C'est l'histoire de ma famille, c'est là-dedans que je me reconnais. Pour moi, c'est là où il y a des choses possibles. Le reste...
DN : Tu t'es aperçue tout de suite que tu étais née dedans ?
SR : Non je voulais être boulangère (rires)... je me suis aperçue assez vite, oui... je pensais que... j'vais pleurer (rires)... c'est psychanalytique comme interview... oui, assez vite...
DN : Si tu donnais une fonction sociale à ton théâtre, ce serait quoi ? C'est quoi justement cette fonction de la boulangère ?
SR : Donnez-nous notre pain quotidien ; donnez-nous notre lot d'émotions quotidien (...) / cut (reprise)
DN : Je voudrais revenir sur les rôles et cette position de l'auteur qui joue, qui met en scène, qu'on a en commun d'ailleurs, et qui est une position particulière. Est-ce que tu écris aussi pour te créer un rôle vraiment, qui soit ton porte-parole, un costume dans lequel tu respires ?
SR : En fait je pense que tout ce que j'ai écrit jusqu'à maintenant c'était moi. Parce que je ne peux pas être quelqu'un d'autre. Donc tout ce qui a pu s'écrire c'est moi, à tel point que, parfois, on a écrit soi-même, jusqu'à douter même de l'avoir écrit, donc ça veut bien dire que les limites apparentes de nos êtres ne sont vraiment qu'apparentes... nos limites ne sont qu'apparemment des limites... et qu'on est aussi les autres. D'ailleurs Rimbaud l'a dit (rires), j'y pense tout à coup. C'est aussi ça le théâtre, on pose différents miroirs... on ne fait que se refléter à l'infini et on se perd... C'est vrai que je travaille beaucoup sur la mise en abyme ; c'est quelque chose qui m'intéresse, d'abord parce que la mise en abyme c'est du suicide et c'est aussi du fantastique... on tombe mais on n'est pas obligé de toucher le sol, on peut tomber vers le haut aussi avec un peu d'imagination... tout dépend où est-ce qu'on place la force de gravité, donc...
DN : Est-ce que c'est ça ton utopie actuelle, «tomber vers le haut» c'est ...
SR : Toujours oui
DN : C'est ce qui reste possible ?
SR : Résister à la force de gravité, oui, depuis toujours. Je pense que quand on vient au monde, on tombe... on tombe de haut. Après il faut trouver un truc pour remonter. Je crois que ça a toujours été. L'histoire reproduit à sa dimension planétaire, les choses intimes de l'être humain. C'est la même chose pour moi ; il se passe la même chose à l'échelle de la grande histoire qu'à la toute petite minuscule échelle de l'être humain. C'est pour ça que je pense que nous sommes des héros... parce qu'on a tous notre conquête spatiale, nos guerres de religions, nos guerres civiles, nos prises de territoires, nos génocides... On a tout ça en fait... on a vraiment tout à échelle humaine. On contient tout.
DN : Et le théâtre ?
SR : Le théâtre, il peut tout permettre de faire advenir. C'est le grand théâtre du monde, ça ce n'est pas une nouveauté. C'est total.
Interview de Sophie Renauld
par David Noir le 18 septembre 2005
Sophie Renauld, née en 1959 crée la compagnie Théâtre en Seine en 1987 et met en scène les spectacles de la compagnie. En 1998 Le Réveil d'Hercule dont elle signe texte et mise en scène marque sa véritable entrée dans l'écriture dramatique.
En 2000 elle obtient une bourse de l'association Beaumarchais pour un nouveau texte, W. qu'elle met en scène en 2001.
La même année elle écrit Le caillou, pièce radiophonique commandée par la SACD et France Culture, (diff. et éd. Crater, 2002). Suite à On est sur quelle planète, ici ? créé en 2004, elle vient de créer «Cabaret Carton» en octobre à L'Espace des Arts de Chalon-sur-Saône et à Guyancourt.