Le 9 décembre, trois propositions scéniques explorent les voies d'un théâtre de l'engagement politique en 2005, d'Ouest en Est avec la lecture de Au coeur de l'Amérique de Naomie Wallace, le chantier Décharges de Frédéric Aspisi et le spectacle Oxygène du jeune écrivain russe Viripaev, mis en scène par le metteur en scène Galin Stoev. D'un théâtre politique à un théâtre de rébellion, réflexion, portraits d'artistes.
Poser la question de savoir si un théâtre peut être rebelle, c'est comprendre que le théâtre, où qu'il se joue, produit de la représentation, et qu'il participe de la falsification de l'existence. Un théâtre rebelle se rebellerait contre cette fatalité, au risque de ne représenter que le spectacle d'une attitude (la rébellion). La focale théâtre bulgare/américain peut ajouter une autre interrogation, celle de savoir si un tel théâtre peut être politique au sens que donnait le trait d'union entre les deux points cardinaux - est ouest.
Du théâtre politique...
Rappelons qu'à l'origine des politiques théâtrales, il y a non pas le marxisme mais 1789, l'idée révolutionnaire d'une démocratie politique1 où l'éducation et la culture marchent de paire et où l'on parle de «former les consciences». Il s'agit de donner au peuple les moyens intellectuels de voter librement. Le théâtre qui s'élabore de Vitez à Chéreau2 est politique comme théâtre public de mise en scène et de sa critique. Il y a un public et des artistes qui se retrouvent sur cette idée et qui, les programmes de l'époque en témoignent, s'intéressent aux questions du pouvoir comme à celles du désir, comme étant les leurs. Mais si Koltès et Lagarce amorcent une critique de conventions usées à la corde (l'amour, la famille...), l'épidémie du HIV gèle par contrecoup l'évolution du théâtre public. Le théâtre achoppa sur les questions que se mettaient à poser le désir, le genre, l'identité et les nouvelles sources de liens. Quand, en 1989 - ironie du sort deux siècles après l'idée révolutionnaire - s'effondre avec le bloc soviétique l'orientation politique du monde, le théâtre public perd non seulement sa cause mais, paradoxe, se retrouve faute d'avoir creusé les conséquences scandaleuses et révolutionnaires de la libération sexuelle, du côté de la maturité politique, dans sa seule visée culturelle, quasi conservatrice de soutien au développement d'une société équilibrée. Même si Au coeur de l'Amérique dénonce sans ambiguïté un état du monde, à travers la guerre du Golfe, la place secondaire de la question du désir et le genre de la pièce (personnages nommés, décor) qui nécessite un travail habituel de mise en scène et pour le spectateur averti, l'exercice de sa critique, la rangent de ce côté-là, du théâtre politique.
...au théâtre rebelle.
Le théâtre rebelle est un surgeon du théâtre politique, il naît là où l'éros a été laissé, sur la voie d'une critique tous azimuts des formes sociales. Il ne cherche pas à avoir l'air mature mais se tient du côté de l'orient, de la levée des formes, de l'adolescence. Il puise aux genres mineurs comme aux chefs d'oeuvre (Ivan Viripaev auteur d'Oxygène a écrit un Tchékhov), il est punk et sans état d'âme. Il se renverse en désir de théâtre pour le théâtre dénué d'ambition politique, il se commue en désir de formes - c'est un théâtre de plasticiens qui travaille sur les matières (lumière, éléments scénographiques, voix, le corps et ses secrétions - voir Rodrigo Garcia). Approfondissant l'aspect collectif de leur médium, les artistes d'un théâtre rebelle secrètent des îlots de résistance en forme de communautés non communautaires. Faire du théâtre, c'est créer une situation de vie, il n'y a plus tant de seuil entre la répétition et la représentation, d'autant qu'il s'agit de se méfier du produit fini, spectaculaire. Entre happening (quand joué hors de l'institution) et performance, on reproche à ce théâtre de ne pas savoir en faire ou de refaire les provocations des seventies. Pourtant, il est contemporain au sens où les oeuvres naissent d'une critique de leur propre médium. Mettre en scène un texte, c'est se limiter quand on a envie de pouvoir tout dire à des exercices de styles. Ce que le théâtre rebelle essaie, c'est de percer le mur de la représentation. Pas de rôle (personnage) mais une parole orientée par une adresse quasi directe (Heiner Müller comme origine ; dans Oxygène, «elle» et «lui»...). Pas de monstres sacrés mais des acteurs-performers. Les artistes qui font le théâtre rebelle apportent la contradiction à nos sociétés consensuelles, insensiblement totalitaires ; ils soulèvent les étouffoirs et libèrent des souffles.
Mari-Mai Corbel, 13 septembre 2005
1 De Condorcet à Danton
2 De Vincent (TNS) à Luis Pasqual (directeur de l'Odéon avant Lavaudant) ; en Allemagne Peter Stein, Klaüs Michaël Grüber, Peter Zadek, Matthias Langhoff, héritier du Berliner Ensemble de Brecht.