Propos d'auteurs

A l'occasion de la présence de Konstantin Iliev, dont un fragment de sa pièce « Koutsoulan » sera lu le 4 février, nous publions ici des extraits d'une communication qu'il fit en octobre 2001 à la conférence balkanique Au rendez-vous des cultures, organisée par la fondation grecque Rigas Harta à Thessalonique.

bulgarie

Si nous imaginions qu'au siècle de Sophocle et d'Euripide une hypothétique Union Européenne ouvrait ses fonds et organisait un foisonnement de festivals afin d'encourager l'intégration de l'occident barbare à la civilisation orientale, les gens de théâtre, tout aussi hypothétiques, des forêts alpines ou des deux bords du Rhin, opteraient fort probablement pour le comportement suivant : ils montreraient au premier sélectionneur venu d'Athènes ce qu'euxmêmes considèrent comme des oeuvres de valeur, puis, tirant la leçon de l'expérience, ils accueilleraient les sélectionneurs suivants en leur proposant des produits plus susceptibles d'être exportés. Ils consisteraient probablement en associations de gestes et de sons où la langue locale - admettons que ce soit la langue celtique - serait réduite au minimum. Un Celte ayant séjourné à Athènes intercalerait par-ci par-là un mot grec facile à prononcer par les comédiens interprètes. Afin que l'attention du spectateur athénien ne se relâche pas, il vaudrait mieux lui régaler l'oeil d'originalités exotiques. Il sera ainsi ravi de se voir rassuré dans sa conviction intime d'être si éloigné de la barbarie qu'il puisse jouir à satiété des avantages incontestables d'un ordre public esclavagiste. Toujours fidèles à ce même objectif, les comédiens en tournée seront tout disposés à lui présenter quelques bribes d'anthropophagie rituelle préhistorique, pour ne citer qu'un exemple parmi d'autres. Dans ces jeux théâtraux hypothétiques, tout ce qui est sublimé par la parole, touche les sentiments et la raison de ces humains peuplant les Alpes et les deux bords du Rhin ne parviendra pas au spectateur grec. Il ne connaît pas le celtique et puis, d'ailleurs, à quoi bon. Cette langue, ainsi que l'ensemble de la culture originale des Celtes, à l'issue de leurs incursions à l'Est, péninsule balkanique comprise, est vouée à la disparition. Seuls se pencheront sur leurs restes les spécialistes qui analysent la structure des langues occidentales vivantes et les trouvailles archéologiques : épées et jolis bijoux féminins.

Il s'agit, bien évidemment, d'une hyperbole : nous ne nous sentons pas barbares. Il faudrait en outre avoir bon espoir que la langue dans laquelle communiqueront les comédiens et les spectateurs du théâtre de demain ne soit pas unique. Et pourtant : il est logique que l'aspiration à une stylistique théâtrale universelle qui permettrait aux spectacles de se frayer un chemin vers les grands festivals de théâtre (inutile de préciser dans quelle partie de l'Europe ils se tiennent) conduise au rétrécissement des contenus. L'aspiration très naturelle à franchir la rampe et à établir un contact avec le spectateur étranger dresse, d'autre part, des barrières entre celui-ci et les textes écrits pour le théâtre, et constitue un des facteurs rendant la notion même de «pièce de théâtre» problématique. Je crois utile d'attirer l'attention sur le fait que la tendance à rendre cette notion problématique n'affecte quasiment pas les grandes métropoles du théâtre où le plateau communique avec le parterre en anglais. (…)

Pourtant, mes observations nullement superficielles de la scène bulgare et celles, moins directes mais suffisamment prolongées, de la scène allemande me donnent à penser que les raisons de la marginalisation du théâtre dans deux pays aussi différents que la Bulgarie et l'Allemagne ne sont pas si différentes. Si, du moins depuis l'époque d'Ibsen, il est communément admis que l'auteur dramatique n'est pas tenu d'apporter des réponses, nul n'a pour l'instant argumenté de son refus de poser des questions.

À partir du moment où le plateau, fort de toute la puissance de ses moyens, ne confronte pas le spectateur aux problèmes cardinaux de l'Etre, il est logique que celui-ci lui tourne le dos. Il est tout aussi logique que notre spectateur manifeste moins de réticences à prendre sur son temps pour s'adonner à des loisirs qui ne feignent pas d'être quelque chose d'autre, ou à ces bouts de réalité que lui montrent le cinéma et la télé. L'ironie frivole et cette façon de jouer au cynique avec art qu'on voyait au théâtre semblaient adéquates à une époque où la théorie de la fin des temps paraissait quasiment concluante. Qu'en sera-t-il après les explosions de New York, de Washington et de Kaboul, qui ont retenti non comme un finale mais comme un nouveau commencement ?

Traduit du bulgare par Tzena MILEVA
avec la complicité de Gisèle JOLY,
publié en intégralité dans le numéro 38 du journal Kultura,
le 2 novembre 2001.


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