Paysage théâtral Bulgare

Qui peut dire qu'il a déjà assisté à la représentation d'un texte bulgare ? Pourtant, ces dernières années, les scènes françaises ont souvent fait entendre cette dramaturgie singulière (Hristo Boytchev Le Colonel Oiseau, Le Titanic, Margaritt Minkov La Cheminée ), qui semble trouver en France un public attentif et séduit.
Avant de rencontrer acteurs et auteurs de la scène bulgare le 4 février, esquisse, portraits et réflexions de quelques invités.

Des voix

La dernière décennie du XXe siècle a réservé le sort d'expérimentateurs sociaux à une partie des Européens. Un demisiècle durant les pays de l'Europe de l'Est avaient suivi un chemin méconnu les conduisant à une utopie, pour emprunter, après 1989, le circuit mal éclairé du retour les ramenant aux traditions de la constitution démocratique de la société. Aux pas de géant d'un nouvel héroïsme, l'Histoire traversa ce territoire européen, en laissant les empreintes de ses pas sur les corps et les âmes de ses habitants anonymes.

Aujourd'hui encore, la Bulgarie est secouée par les amplitudes de ce pendule de l'histoire qui balance entre exaltation et abattement.

Les transformations effervescentes du système politique, le libéralisme des règles économiques, autant que l'effondrement des contraintes idéologiques ont fait émerger de nouveaux modes de vie en société. Tous les niveaux sociaux ont été contraints à se chercher une nouvelle place.

Le théâtre aussi.

Il est paradoxal de voir le théâtre bulgare vivre des péripéties propres au drame dans toute la diversité de ses genres. Au tout début de la transition vers la démocratie, le public déserta les salles, boycotta la scène-boîtier et refusa de prendre part à la convention théâtrale du représenter-regarder. Plutôt que d'être des spectateurs muets, les gens découvrirent avec délices le frisson du jeu d'acteur. La politique s'était emparée des esprits et des passions, les manifestations emplissaient les rues, un théâtre total fit descendre la foule dans la place publique en instituant l'égalité des rôles de tous les protagonistes. Spontanément, les actions politiques prirent des allures théâtrales, les corps scandant, dansant et chantant. Le théâtre était fait par ceux qui, normalement, y assistent. C'était l'heure des masses et de l'enivrement dionysien.

Une fois la lie du flot politique décantée et quand la société retrouva le cours d'un fleuve plus tranquille, le public reprit le chemin des salles. Après des décennies de diktat idéologique, le théâtre s'était affranchi. L'Etat avait retiré la chape qui pesait sur les artistes. La censure et l'écriture sur commande politique tombèrent en désuétude. Des années durant le théâtre avait eu recours au langage d'Esope pour tromper l'absence de parole libre, le public étant passé virtuose dans l'art de décrypter les messages critiques, chiffrés derrière des paraboles paradoxales et des situations absurdes. Les nouvelles conditions exigeaient que le retard soit vite rattrapé, que les écarts dus à l'isolement par rapport aux échanges normaux d'idées soient vite comblés pour mieux redécouvrir la place du théâtre bulgare au milieu des théâtres européens. Une fois rassasié du spectacle des carnavals sur le parvis, le public souhaita vivre dans un ordre esthétique la réalité de son quotidien. Sonnait l'heure de la parole bulgare.

Les auteurs dramatiques ici présentés (voir encadré ndlr) appartiennent à des générations différentes. Konstantin Iliev et Boyan Papazov possèdent une biographie bien fournie au sein du théâtre bulgare. Tous les deux n'ont pas compté, et on peut le dire aujourd'hui, parmi les enfants chéris du régime totalitaire. Les lignes critiques de leurs oeuvres et de leurs parcours individuels ont souvent mis à mal la vie scénique de leurs oeuvres. Le plus jeune parmi les auteurs, Eline Rahnev, fait partie d'une nouvelle vague d'auteurs de talent ayant fait leur apparition dans la culture bulgare au cours des dix dernières années.

Konstantin Iliev, Boyan Papazov et Eline Rahnev, proposent des formes esthétiques variées, afin de nous impliquer dans leurs investigations d'enquêteurs sociaux et psychologiques. Ils n'ont jamais hésité à mettre la main à la pâte des tensions critiques produites par les traumas et les douleurs des Bulgares ordinaires. Leurs pièces sont dominées par la passion de la quête. Tous les trois placent au centre de leur attention l'individu qui subit les tornades des revirements historiques bulgares. L'homme qu'ils scrutent est l'homme d'aujourd'hui qui laisse transparaître les couches d'un passé dont il ne s'est pas complètement remis. Aujourd'hui les gens vivent les vicissitudes dramatiques d'une époque de transition, les échos des erreurs et crimes du passé venant s'évanouir dans l'histoire personnelle de chacun.

Pourquoi ces trois auteurs sont-ils des maîtres - parce qu'ils possèdent l'art de percer et dévoiler le mystère de l'homme moderne. Pour eux il ne fait aucun doute que ce secret vaut la peine d'être décrypté. La complicité, la compréhension et l'empathie qu'ils déploient pour étaler devant nous le drame de la vie, entraînent le spectateur dans une quête passionnante dont il devient complice. « Qui sommesnous ? », trois versions théâtrales de cette question nous sont proposées par les oeuvres des trois auteurs bulgares. Leurs voix méritent d'être entendues.

Veneta Doïtcheva
Traduit du bulgare par Tzena MILEVA


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