La fragilité comme condition humaine fondamentale

Jacques Vincey met en scène Jours de France, avec, pour comédienne principale, Françoise Lebrun.
Propos et réflexions avant d'entamer une intense période de création.

Vers le sud. Vers le nord...

L'ouverture de Jours de France nous plonge «au coeur des ténèbres». Une femme parle, seule, dans l'obscurité. Les phrases sont courtes, ponctuées par des retours à la ligne.

La géographie du texte révèle des trouées : silences, suspensions.

Les idées s'associent, les mots se répondent, ricochent, se répètent parfois. La pensée trébuche, tâtonne.

Cette femme cherche. Quoi ? Qui ? Le sait-elle elle-même ?

La parole donne progressivement consistance aux ombres.

Les mots rendent visible ce qui ne l'est pas, ce qui a sombré dans la nuit.

La langue devient matière : elle tangue, roule, charrie des images.

Comme les pièces d'un puzzle dépareillé, une réalité se reconstitue.

Un homme rôde dans la maison : celui qui est parti le jour où Pompidou est mort ? Ou le petit bonhomme qui a un couteau à la main ?

Steak frites salade. Vaisselle Arcopal. C.R.S. Dassault. Mao.

L'Histoire transparaît en filigrane.

Rêves fracassés, idéaux désertés.

Une Figure apparaît, interroge, puis disparaît. La femme reste, seule, devant la télévision.

On peut interpréter Jours de France comme le récit de la fragilité humaine révélée à une époque déterminée.

A rebours d'un système de représentation qui prône la force, l'efficacité, l'invulnérabilité, la réussite, Frédéric Vossier expose crûment le corps et la voix d'une «femme-tristesse», d'une «guerrière au rebut» qui s'est échappée de la réalité pour vivre parmi les ombres. Il brasse les mythes les plus anciens (il y a une Médée dans cette Femme de Jours de France) et notre histoire la plus récente (celle qui n'est pas encore parvenue jusqu'aux manuels scolaires : mai 68). Il pointe l'inscription profonde du politique dans notre chair. Il donne la parole aux spectres de notre inconscient collectif. Il explore les zones d'ombres inavouables. Il traque les résidus d'humanité jusqu'aux frontières de l'animalité. Là où règnent la terreur et la fureur, mais aussi la jouissance et la jubilation dionysiaques. Là où les mots deviennent sons, musique. Là où le sens jaillit de l'insensé et de l'inouï.

Il revendique la fragilité comme la «condition humaine fondamentale».

Septembre 2005 - Jacques Vincey


agenda éditorial auteurs lieux presse liens générique