Autoportrait, par Frédéric Vossier

Repéré par de nombreux comités de lecture, le théâtre de Frédéric Vossier bouleverse, interroge, émeut. Le 6 décembre sera la toute première occasion dentendre en scène la langue de ce nouvel auteur jamais créé à ce jour.

Frédéric Vossier

Frédéric Vossier ? Qui le connaît vraiment ? Pas grand monde. Ecoutez-le parler, et vous découvrez assez vite que sa langue n'appartient pas au théâtre ; il ne vient pas de là. Ce n'est pas ce qu'on peut appeler un homme de théâtre ; de toute façon, il n'est pas assez pragmatique et mondain. Je crois même savoir qu'il ne comprend rien à cet art. Pour être précis, Vossier n'a, par exemple, jamais mis les pieds à Avignon, (à cause de la foule, peut-être, ou de la chaleur, il ne supporte pas la chaleur, a une préférence pour les pays du nord), c'est pour vous dire à quel point il est loin du théâtre... Bien qu'il ait déjà écrit beaucoup de pièces... Mais dans une langue qui ne procède pas du plateau.... Depuis ce lieu obscur, secret, infiniment moderne : «Tout homme porte en soi une chambre» (Kafka). Vossier pénètre l'écriture comme un moyen, aussi fragile que stable, pour «savoir demeurer au repos dans une chambre», afin de conjurer peut-être «tout le malheur de l'homme», en bon pascalien...

Frédéric Vossier, c'est donc un nouvel arrivant, sur une terra incognita. Premiers pas... On pourrait se risquer à dire de lui que c'est le jeune homme qui vient d'ailleurs...

Quand on le voit venir, Vossier, dans ses premiers pas, avec cette allure nerveuse et improbable, ce style de l'incertitude et du silence des gestes indéfiniment tendus, qui peuvent s'emporter, un peu comme les répliques de ses personnages, ce front plissé, ce rire trop fort, tout porte à croire que Vossier est un jeune homme pressé et impatient qui vit l'écriture dans la joie, l'urgence et la vitalité ; il écrirait beaucoup : un texte dans chaque main, et un troisième au milieu...

Vossier est né en 68. Ce qui peut tout illuminer. Vossier, c'est une main dans les cheveux, une parole soumise aux aléas de la pensée, un regard flottant ou concentré (parfois eyes wide shut, pour mieux se protéger), une négligence dans le choix des habits, une soirée déchirée dans un night club, du Chinon millésimé, un carpaccio de Saint- Jacques, une biographie non autorisée de Grace Kelly placée à côté d'un recueil de Celan, et pour finir, une hésitation tenace entre Kroetz et Bernhard. 68 ? Un trentenaire, donc, qui ne pourra pas s'empêcher d'interroger la génération de ses parents. C'est devenu aujourd'hui un phénomène à la mode. Vossier n'est pas très original. Un enfant de 68 qui parlera de «68»... mais dans quels termes ? A vous de le lire et de découvrir son écriture sur le plateau...

Vossier est né en France, très exactement sur une île (d'où son caractère farouchement insulaire), le 2 octobre 1968 - le jour où la police découvre le cadavre de Stephan Markovic. Mais qui c'est, Markovic ? Rien de moins que la doublure d'Alain Delon... On aurait tendance à oublier Delon, aussi... et Pompidou. De toute façon, la France de «68», c'est un peu son obsession, à Vossier, tout comme les faits divers, et la perte du sens commun (écrire une pièce qui mêle Guy Debord, Howard Hughes, et Maradona)... Et Eichmann... La perte du sens commun... Vossier aurait un instant séjourné en terre philosophique pour comprendre la grammaire de «la domination totale» chez Arendt (qui s'y connaissait en matière de France)... Auschwitz, Kolyma, des noms dans lesquels il a erré... Comme perte du sens commun, historiquement, on n'a rien fait de mieux...

Vossier ne parle pas que de la France et de «68»... Et c'est une chance... Il peut aussi parler de la famille, il parle en fait beaucoup de la famille, c'est son truc, ça, la famille, la maison, la chambre, encore - un théâtre de chambre (Strindberg ? Vinaver ? C'est peut-être ce qui le rapproche de cet auteur du nom de Christophe Pellet, que personne pour l'instant ne veut monter en France alors que son éditeur, L'Arche, lui est très fidèle, mais Pellet a plutôt le courage de parler de nous-mêmes, de notre sexualité, comme le faisait Foucault avant de mourir). Une dramaturgie de la «problématique familiale», pour reprendre une expression tarte à la crème du sanitaire et social ? ... Son père n'est-il pas, en France, un de ceux qui ont beaucoup fait progresser cette profession en développant ces fameux dispositifs qui traitent des problèmes sociaux, parentaux, familiaux ? Pendant que le père gère les souffrances de la France, le fils les raconte... Ouais, ça peut être une proposition éclairante... Ne pas oublier que la culture et le social ont constitué les deux grands secteurs d'activité qui se sont développés dans les années 80, à grand coups d'investissements et de subventions, «la gauche au pouvoir», au moment même où s'effondre le mouvement ouvrier (tiens !)... Alors que le fascisme se développe aussi (ah merde !), mais pas assez pour devenir ce qu'il était devenu dans les années 30 (ouf !) - un rapport ? Est-ce qu'on n'est pas en train de s'embrouiller ?... Nous dérivons... Peutêtre ... C'est un peu le bordel : «68», Markovic, Delon, la famille, Pompidou, La France, Arendt, la domination totale, le social, la culture, le mouvement ouvrier, le fascisme... C'est beaucoup, n'est-ce pas, et en même temps, il y a comme une impression d'oubli, de manque... On doit oublier quelque chose de fondamental... Oui... Voilà ... La présence du mythe dans le texte... Imperceptible, mais quand même... Médée... On n'a pas eu le temps d'en parler... Ça viendra, certainement.

Frédéric Vossier


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