Roberto Zucco, l'individu incertain

En collaboration avec la Chapelle Saint-Louis, Corps de Textes accueille le spectacle de la compagnie Akte, Roberto Lanteri traitant de Zucco, de prolonger ces rendez-vous avec un mythe contemporain.

Qui est Roberto Zucco ?

A y bien regarder, les rares indices que nous possédions viennent de ce que nous savons de son modèle, Roberto Succo. Encore Koltès s'est-il davantage attaché à les gommer qu'à les étoffer, à les “neutraliser” qu'à les singulariser. Premier effet de transparence : Zucco est Monsieur-tout-le-monde (en plus beau). La première définition qu'il donne de lui, dans sa plus longue réplique, va dans ce sens, apparemment paradoxal pour un serial killer, qu'on aurait plutôt tendance à considérer comme un être d'exception. C'est dans cette réplique que Zucco développe son rêve de transparence, son application à le réaliser. Un glissement s'opère toutefois à la fin de la réplique, où succèdent à son auto-définition comme étudiant modèle, “ invisible parmi les invisibles ”, deux nouvelles définitions de lui-même, qui ont pour point commun le recours à la comparaison :

Je suis comme un train qui traverse tranquillement une prairie et que rien ne pourrait faire dérailler. Je suis comme un hippopotame enfoncé dans la vase et qui se déplace très lentement et que rien ne pourrait détourner du chemin ni du rythme qu'il a décidé de prendre. Il importe peu, ici, que la première image reprenne, pour la retourner, celle du déraillement utilisée par sa mère : l'autre point commun est que les deux comparaisons dépersonnalisent Zucco, en en faisant une force qui va. L'élément de surprise peut résider dans l'emploi du verbe “ décider ”. Mais il s'agit, si on file la métaphore animale, d'une décision de type instinctuel, non de celle qui résulterait d'une réflexion, d'un choix intellectuel. Cette image, Koltès la reprendra dans la dernière séquence, avec une légère variation : “ Je suis un rhinocéros ”, en réponse à la question “ D'où te vient ta force ? ” Cette force vient de nulle part. Elle est irrécusable et archaïque, instinctive et dénuée d'intentionnalité, et, pour paraphraser d'un peu loin Goëthe, elle est cette force qui ne sait pas ce qu'elle veut et toujours fait le mal (et parfois un peu de bien). (…)

Zucco parle assez peu (excepté face au vieux monsieur). Pense-t-il beaucoup plus que l'hippopotame et le rhinocéros auxquels il se compare ? “ Par rapport à tous les autres criminels que nous connaissons dans la littérature, il n'a aucune idée ”, dit Jerzy Radziwilowciz, créateur du rôle en France (1). Pur mouvement, Zucco ne pense pas, il est la pensée, le mouvement transparent de la pensée dans un monde qui sans lui serait immobilisé dans ses certitudes, à l'instar du choeur des spectateurs dans la séquence X. Et peut-être serait-il plus juste de dire qu'il est une sorte d'opérateur abstrait qui met en mouvement la pensée du spectateur. (…)

C'est l'absence même de caractérisation de Zucco qui fait de son histoire un mythe de notre temps. A propos de l'affaire Paulin, assassin de vingt-deux vieilles dames, Jean Baudrillard dit que “ ce serait la mise en scène d'actes commis sans qu'ils aient de sens ” par un individu sans identité, moins qu'un anti-héros, un «virus» attaquant le corps social (2). Or, nous avons besoin de représentations de ce que nous ne comprenons pas et qui peut-être pour cela même nous fascine. C'est la fonction du mythe que de fournir ces représentations - qui peuvent aider à lire le réel. (…) Si le mythe est une réponse sur le plan symbolique à ce qui est vécu comme contradictoire sur le plan du réel, ce que reflète, dans la profondeur des formes, cette mise en tension de la fascination et de l'horreur, n'estce pas un état de notre rapport au monde dans une société prônant l'individualisme comme valeur suprême ? Le sociologue Alain Ehrenberg montre comment la pression accrue sur l'individu, en même temps que de nouveaux espaces de liberté ne cessent de lui être ouverts, entraîne de nouvelles contraintes qui peuvent se révéler écrasantes (3). La figure solitaire de Zucco pourrait bien être la face noire de “ l'individu incertain ” poussé dans ses ultimes retranchements, au-delà de la ligne de rupture du lien social. Il est confortable d'appeler cela folie. Mais lorsque la folie gagne, lorsqu'elle est un symptôme éminemment social, lorsque les repères de normalité ont sauté - et, que l'on ne se méprenne pas, il n'est pas question de le déplorer - mais que rien ne vient en compenser l'absence, laissant l'individu démuni face à sa propre division, sans moyen de la comprendre ni de la maîtriser, sans rien pouvoir en faire, mérite-t-elle encore ce nom de folie ? Le mythe est le moyen de faire accéder à nouveau à l'ordre du symbolique ce qui, autrement, resterait tu, englué dans un réel indéchiffrable. Il donne un langage - verbal et non-verbal - à cette violence muette, pour en faire circuler les signes dans le corps social.

Extraits d'un article de Joseph Danan (revue Europe n°823, nov-décembre 1997, sous le titre «Transparence de Zucco».)

1 In Koltès, combat avec la scène, Théâtre aujourd'hui, n° 5, CNDP, 1996, p.138
2 Cité in Koltès, combats avec la scène, op. cit., p.176
3 Cf., ainsi que pour ce qui suit, A. Ehrenberg, L'individu incertain, Calmann-Lévy, 1995


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