Après les représentations au festival La Mousson d'été et à Gare au Théâtre cet automne, Joseph Danan sera le 7 décembre dans la salle de réception du Théâtre des Arts pour une représentation unique de Roaming Monde, un court et intense opus. Jacques Bonnaffé et Laure Thiéry sont ses interprètes et complices.
Il y a de ces situations qui envoient un coup de flash sur le désarroi général, des moments qui résument une existence. Roaming monde a cet effet-là.
Joseph Danan, à travers l'épure d'un drame à deux personnages (Bérénice, Jacques) fait d'une situation anecdotique un dispositif théâtral ; les rencontres téléphoniques que le roaming rend possibles sont bien des aventures du langage avec ses ellipses, ses soupçons et ses mensonges. Roaming monde est cependant plus qu'un drame de l'incommunicabilité. Si le texte reste évasif sur les circonstances dans lesquelles les personnages sont entrés en contact, Joseph Danan libère la jeune femme d'une identité fictionnelle réaliste et, par le prénom, suggère qu'elle est sa version de l'amoureuse comme de l'actrice. À telle enseigne, la chanson est connue : la femme, éternelle manipulatrice, courtisane trouble, ou l'amour comme pratique sophistiquée du fantasme, théâtre d'un jeu. Bérénice aujourd'hui est donc une reine déchue. Interprétée par Laure Thiéry, c'est une fleur des pavés qui rêve du prince charmant par téléphone. Réfractaire à la vie sociale (un emploi, un couple), comme à tout ce qui pourrait la faire dévier de son mouvement intérieur, elle cultive son éros tout en négociant la séduction qu'elle en retire auprès de ceux qui, à l'inverse d'elle, en se plaçant dans la dynamique d'un avenir (social, professionnel), perdent leur énergie érotique, comme Jacques. Lui n'a rien d'Hyppolyte, il sortirait plutôt d'un roman de Houellebecq, lorsqu'il promet un voyage organisé (un projet encore). Jacques Bonnaffé joue son impuissance à être en phase avec l'énergie de Bérénice. Entre eux, c'est un entre-deux d'attentes informulées, une zone d'ombre où avorte un commencement de parole qui ferait événement. L'incommunicable passe chez Joseph Danan à travers la jouissance du rapport trouble que les personnages entretiennent avec le réel en compensation de l'ajournement de toute rencontre vraie.
La frontière entre la fiction de départ et la «situation», presque au sens situationniste d'une utopie où se produit de la vie, se brouille peu à peu entre fantasme et autofiction : l'acteur porte le prénom de son personnage, Laure Thiéry à une scène prend un spectateur comme personnage d'amant, et Jacques se dit acteur professionnel, sur un plateau. C'est un présent qui s'atteint. Et le désarroi monte devant l'erreur - l'errance ? du raisonnement qui conduit ces deux êtres à se tourner autour, lui offrant un voyage comme s'il se souvenait obscurément qu'Éros était né de la rencontre de Pénia (la Pauvreté) et de Poros (le Chemin). La scène comme un salon agrandi dérive de l'univers du pays des merveilles mais vide, ouvert sur la mise en abyme d'une lucidité, d'une lassitude toutes contemporaines.
Jacques semble s'éveiller d'un rêve (de théâtre, de sexe ou d'amour).
Mari-Mai Corbel