Mario Batista

Mario Batista

Mario Batista, l'auteur de ce nouvel opus de la prolifique compagnie Les Lucioles, livre quelques clefs du travail en cours. Thèmes et forme, aperçus d'une écriture en création.

Erma, la machine sophistiquée, l'homme simplifié.
de Mario Batista


Thèmes

Le travail sur Erma est basé sur une question que je me pose depuis un moment et qui consiste à me demander comment le «progrès» et la science deviennent des facteurs de régression à la fois sociale et humaine.

Finalement, je m'interroge sur le fait que la science et la technologie qui en découlent nous rapprochent de plus en plus de la barbarie. Et je me demande tout naturellement pourquoi ce qui est censé nous faire avancer nous fait reculer. On va bien sûr me répondre que j'aurais l'air malin si j'habitais dans une grotte, et ce n'est bien sûr pas la science en elle-même qui est un facteur de régression. C'est plutôt la manière dont les élites économiques (et politiques, mais ce sont souvent les mêmes) opèrent une main-mise idéologique sur cette dernière, puisqu'elles sont dans la constante recherche et nécessité de conforter leurs privilèges ou de les accroître. On ne peut pas cogner directement sur le peuple, même si on en a très envie, alors la science est là pour aider à trouver des solutions acceptables moralement ou assez inédites pour que personne ne comprenne ce qui se passe avant longtemps.

Alors je me dis que finalement on a vécu dans l'angoisse mythologique que l'homme finisse par être remplacé par la machine, alors que c'est lui qui est en train de remplacer la machine en devenant, en fonctionnant comme une machine : ça c'est une véritable prouesse scientifique, non pas en tant que performance inventive mais en tant qu'instrument de persuasion. Dans Erma j'essaie d'étudier selon quels principes l'homme se met à fonctionner comme une machine et j'en viens donc à la proposition d'un personnage, Erma, qui est une machine sophistiquée et un homme simplifié : autrement dit, la souplesse d'Erma, c'est de subir des traitements indignes sans jamais protester ou se rebeller ; on peut la violer, la cogner, la tuer. L'humiliation, la violence, le meurtre, deviennent des modes de fonctionnements sociaux normaux. C'est à ça très précisément que travaille la science, à cette modernité qui consiste à considérer les êtres humains comme des presque objets de production manufacturés.

Dans Erma on peut changer n'importe quelle pièce de chair ou membre à volonté, on peut choisir une couleur spéciale, enfin suivre la mode, avec une infinité de possibilités qu'on n'opère plus sur un vêtement extérieur mais à même la peau ou à l'intérieur du corps si on en a envie.

La chanson

C'est assez amusant de revenir à la chanson sur ce qui sera la première création d'un de mes travaux, parce que c'est par les textes de chanson que j'ai vraiment commencé à écrire. Du point de vue de la forme, je crois que l'insolence et la provocation, je crois que l'interpellation directe des spectateurs et le dévoilement du propos de fond conviennent mieux à la chanson qu'à la pièce de théâtre proprement dite. Peut-être pour des raisons de tradition culturelle, ou parce que le fait d'entendre de la musique, ça adoucit les moeurs et ça rend plus tolérant vis-à-vis de pensées désagréables ou qu'on ne partage pas. Alors je trouve que l'occasion est bonne de ramollir par les sons et de durcir par les paroles. ( ce qui ne sera pas forcément vrai dans le spectacle ).

L'écriture

Le passage d'une écriture classique à la chanson, c'est un peu comme prendre des vacances au soleil après une saison de travail intensif et exténuant. Car mon investissement dans l'écriture «classique» est total, massif, sérieux, c'est une révolution mentale à chaque nouvelle tentative et c'est épuisant. Pour ce projet, j'ai la base, la matière première qui est le texte sous une forme plus habituelle de mon écriture, donc le plus dur est fait, car j'ai l'histoire, les personnages, « l'univers ». Je ne procède donc qu'à un travail de forme, je fais évoluer en fonction de l'équipe, de nos aspirations diverses dans le travail, et je vois ça, puisque je suis en plein dans l'écriture en ce moment, comme un divertissement, un dessert après un plat de résistance. Et le fait de travailler avec une équipe et une multitude de désirs est une chose nouvelle pour moi, et assez excitante. D'autant plus que je prends un grand plaisir à faire ce travail, qui mine de rien me permet de tester de nouveaux rapports, de nouvelles attitudes mentales à l'égard de l'écriture, et j'ai la sensation que c'est plutôt une bonne chose dans mon parcours.

Mario Batista


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