Une première mise en voix du théâtre de ce jeune homme, dont le texte «Trois ans de la vie d'Hans Lein» a retenu l'an passé l'attention du comité de lecture. Une toute jeune figure à la personnalité déjà affirmée, un auteur qui sait ce qu'il attend de la scène et des acteurs.
J'ai grandi à Nantes, dans une absence remarquable de rapports avec quoi que ce soit de théâtral. Je me souviens quand même avoir vu une fois Bernard Fresson dans une mauvaise adaptation de Maupassant… Je suis arrivé à Paris à vingt ans pour poursuivre mes études de lettres, et là j'ai tout découvert d'un coup. La vie culturelle, le théâtre, «Dans la solitude des champs de coton» à la Manufacture des œillets… premiers pas comme comédien amateur… la flamme qui va avec. Dans les dix années qui suivent je suis devenu, en vrac : metteur en scène amateur puis néo-professionnel, auteur débutant puis récidiviste, et enseignant contractuel à l'université.
Aujourd'hui, enfin, j'arrête un des trois pour me consacrer aux deux autres.
L'impression que le réel ne suffit pas… La flamme dont je parlais, petite, incertaine, s'obstine à ne pas s'éteindre depuis… douze ou treize ans. Écrire comme prolongement naturel de ma vie de scrutateur de tout.
Ecrire pour penser un peu mieux, pour essayer de faire coller le courant de mots qui me traverse avec le peu que j'ai à dire, et découvrir en relisant que ce n'est jamais réussi ; alors recommencer, mais autre chose, l'opposé du texte d'avant. Résultat : trois textes de théâtre pour l'instant, et sinon rien ou presque, à peine quelques récits, et une espèce de roman noir en préparation, mais qui se fait toujours doubler par le reste.
Le théâtre… Me motive plus, sans doute parce que je suis metteur en scène avant d'être écrivain - chronologiquement au moins - et parce que l'échange me paraît plus riche, plus complexe. Je m'autorise de grands modèles, qui inspirent, qui respirent le théâtre, qui me guident, mais de cinquante étages plus haut, et finalement, parce que je ne peux rien faire d'autre, j'essaie toujours de coller à l'instant… à mon actualité, à la phrase qui passe à ce moment là, tic tic tic je la couds sur l'écran à mesure qu'elle sort, et je regarde après ce que ça donne. Quitte à être pris en flagrant délit d'écriture immature… «Hans Lein», ce serait une tentative (un peu malformée, pas aboutie, comme l'enfant dans la pièce), d'implanter mon code génétique, et puis les drôles d'obsessions de l'an 2000, dans «Peer Gynt» d'Ibsen.
«Le guépard (l'autre)», c'est à la fois plus intime et plus distancié, ce serait ma Deuxième bande à moi, soit «La dernière bande» de Beckett mais version quasidébutant, avec plein de postillons.
Le projet d'une pièce naît d'une impression d'ensemble, une impression persistante sur la vie, qui met plusieurs mois à bien s'installer, et qui ensuite se matérialise (ou du moins essaie) en un certain nombre d'instantanés, de jalons, de «moments», qui constituent les étapes d'un parcours à tâtons à la poursuite de cette impression globale, et qui finissent par donner les scènes successives de la pièce.
Tentons le résumé absurde… «Hans Lein» : vouloir changer, se faire soi même. «Le guépard…» : une dernière pause avant la vie d'adulte.
La forme, j'ai l'impression que c'est surtout le résultat d'un choix de distance focale : à quelle distance je vais me situer par rapport aux personnages, et les personnages par rapport au public tel que je me l'imagine. Je tâtonne, je fais quelques essais de focalisation, d'investissement de la parole, et puis une fois que j'ai l'impression d'avoir trouvé la distance qui correspond au thème, quelle voix peut être audible, j'y vais, et dans un premier temps j'essaie seulement de ne pas rester coincé au milieu du gué.
Je crois qu'avec mon début d'expérience je peux tenter une définition : l'écriture, c'est de l'insatisfaction productive. Ca rend le reste de la vie meilleur, parce qu'écrire force à se mettre en situation d'échange maximal avec… le monde, n'importe quel sujet, inspirateur, lecteur, spectateur. La vie (et l'avis) de tout le monde prend du poids.