Sous la Glace
de Falk Richter
(…)
Jean Personne, trop vieux pour un nouveau départ, trop jeune pour s’avouer battu, dans quelques années tout sera fini
dans quelques années je serai un de ces hommes qui portent des pantalons informes en velours côtelé et disent des conneries dans le couloir en sortant les poubelles, que plus personne n’écoute, parce qu’on se fiche de ce qu’ils racontent, que tout le monde approuve en disant ouioui et en continuant son chemin, un de ces hommes qui ne dérangent pas vraiment, car on se fiche qu’ils soient là ou pas, parce que personne ne les remarque vraiment, et ils se fichent eux-mêmes des lieux où ils traînent et où on les laisse en plan, qui ne s’en rendent même pas compte, parce qu’ils sont plus occupés à essayer de relever leurs pantalons de retraités au-dessus des hanches jusqu’au nombril JE VEUX QUE QUELQU’UN M’ENTENDE ICI, il faut que je sorte, il faut que je parte d’ici tout de suite, je trébuchais et tombais, porte 1, porte 2, monter et descendre, l’escalier, dans la maison de mes parents, je trébuchais, je tombais, me relevais,
Il y a quelqu’un ? Hé ho ! Hé ho ! Il y a quelqu’un ? Quelqu’un m’entend ?
Et ces cris, cette course, cette poursuite, cet effondrement et cette chute, j’ai retrouvé ça plus tard, dans les lounges des aéroports dans les salles de contrôle, lorsque j’étais fouillé de la tête aux pieds, examiné, passé aux rayons X, EMBARQUÉ, que je prenais un autre avion, que je cherchais, que j’arrivais quelque part et qu’il ne fallait jamais s’arrêter
Mr Nobody, please come forward for immediate boarding
Non, je reste ici
Jean Personne, prière de vous présenter, Jean Personne
Je ne bouge pas
Mr Nobody, please proceed to gate 17
Qu’ils attendent, tous,
We are paging Jean Personne
paging passenger Jean Personne
j’ai couru dans toute la maison, ouvert la porte de la chambre de mes parents, les ai regardé dormir et je me suis approché, j’ai regardé leurs visages, tout près, regardé les visages de mes parents
Rien
Aucun sentiment
Rien du tout
Rien
et j’ai pensé ce que je pense toujours quand je risque mon regard dans les yeux grands ouverts d’un autre :
Tu n’existes pas pour moi, tu ne m’intéresses pas.
Ma mère ouvre les yeux, nous nous regardons,
Mr Nobody, please come forward now
we are waiting for you
we need you to take off
Qui sont ces gens ?
(…)










