L’accueil d’Ismael Stamp
de Pieter De Buysser
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Zanzibar la merveilleuse
Je suis là
Je suis là
Zanzibar Zanzibar la merveilleuse
Je viens à toi.
Le ventre plein, je me suis couché, j’ai ronflé. Le soleil n’était pas encore levé que je me suis éveillé à cause des camions allemands. J’étais couché dans l’herbe, à côté de l’entrée de l’autoroute.
Les yeux dans les yeux, avec de magnifiques arbres-monstres, cubiques, sur le point d’éjecter un orage de leur acier.
Dans le ventre d’un de ces camions, c’est là que je voudrais m’étendre. J’ai remonté la bande où ils toussaient, au pas, l’un derrière l’autre. Discrètement, j’ai posé le pied sur l’arête chromée de la queue d’un des spécimens les plus solides. J’essayais prudemment d’éviter les yeux qui guidaient l’arbre-monstre derrière moi, j’ai détaché la toile et soudain, une fois de plus, un vaste espace, qui tremblait doucement, s’étendait devant moi. Comme je voulais entrer ! Plus je m’y enfonçais, plus je retournais le couteau dans la plaie, je devais dire adieu à ma baleine. Plus jamais, ça devenait clair, je ne retrouverais la même chose qu’avec elle… Je me suis endormi et j’ai rêvé d’avant, des bruits dans le port de Djibouti. Oh ces matinées dans le ventre de la baleine ! Quand nous nagions et que personne ne nous voyait, oh le tintement des mâts, le froufrou de leurs filets !
Un homme avec un gant de cuir me souleva la paupière. Le rayon aveuglant d’une lampe de poche me frappait le visage. Quand il a vu que je m’éveillais, il m’a agrippé par le cou et m’a jeté au fond de sa benne. Il a sifflé avec ses doigts et quatre saucissons de pâté de foie en marcel se sont approchés de moi.
Génial, j’ai dit, et j’ai levé le pouce en l’air, il y a assez de place ici.
Mais ils se sont mis à m’insulter, un m’a donné un coup de boule et m’a dit que je pouvais m’estimer heureux que c’était lui qui m’avait trouvé et pas la douane. “Heureux” j’ai dit, et il m’a jeté par terre pendant que les types sortis du même emballage que lui se mettaient à me donner des coups de pieds. “Casse-toi” et je devais passer le message à ma famille et à mes amis. Entre les coups, j’ai crié qu’ils devaient tout de même me donner l’occasion d’être heureux mais ils ont continué à frapper. Ce n’est que quand je n’ai plus bougé, qu’ils se sont arrêtés. J’arrivais juste à ouvrir un oeil, d’un quart, et j’ai vu qu’un d’eux apportait un thermos. Il s’est penché, a soulevé ma tête de sa main chaude et moite, l’a posée sur son genou et m’a demandé si je voulais boire du thé. Je lui ai dit choisis un trou ou une déchirure et verse. Ça l’a affolé, il m’a caressé la tête avec la main dont j’espérais qu’elle avait surtout tâté le volant de son camion pendant les dernières 24 heures. Un collègue a apporté une boîte de pansement, et il a voulu commencer une discussion. Je devais comprendre qu’on leur colle des amendes salées s’ils prennent des réfugiés, j’ai dit mais je ne suis pas en train de fuir monsieur, je vais juste à Zanzibar. Ils ont formé un cercle autour de moi et m’ont jeté des regards de Saint-Bernards. L’un après l’autre ils ont débouché le fût de bonté et de compréhension sous leur menton. Ils comprenaient que si la police me trouvait ainsi, ils seraient dans de sales draps. Ils allaient s’occuper de moi. Ils ont décidé que puisque je niais que j’étais un réfugié, j’en étais certainement un. Je pouvais dire et faire n’importe quoi, c’était clair qui et quoi j’étais. C’est ainsi que j’ai soudain profité de leurs soins. Quand l’un d’eux a proposé de réchauffer une boîte de raviolis, ils ont tous dit oui. C’était le matin, sur un parking près d’Hambourg, mais il fallait que je mange avec eux. C’était une boîte géante avec encore plus de viande. Ils boivent une bière avec ça et je bois aussi, pour me donner des forces. Quand la deuxième boîte et la troisième bière sont descendues, on tire au sort pour savoir qui m’emmène. Ils ont les nerfs, ils veulent tous me donner des chacha et des ravioli, et me mettre sur leur tableau de bord. C’est Hermann qui a gagné. Hermann et son DAF argenté, et au paintbrush, lui et sa femme Hannah, dans leurs jeunes années, intimement enlacés. Par respect pour Hermann, je ne vous dirai pas ce qu’ils ont tiré au sort. En tout cas, il était – après coup – super heureux d’avoir gagné. Un quart d’heure plus tard, on roule direction Bruxelles. Je joue un réfugié qui doit faire, pour Hermann, comme s’il était un croisement entre un arbre de noël, Garfield et une femme, et pour la police le petit neveu de Hermann. Mais appelez-moi Ismael. Ismael Stamp. Et je suis en route pour Zanzibar.
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