KAPITAL
de Christophe d’Hallivillée
Jean-Jacques Mékis
(…)
À cette époque je sortais de six années d’Anpe alternées de coupures de petits boulots, et n’étais donc pas au top de mes moyens mentaux. Mis à part le personnel de l’établissement je ne voyais personne. Aussi, c’est l’évidence, je n’étais pas vraiment prêt à ces retrouvailles télévisées ni à leur diffusion en première partie de soirée sur un flacon de perfusion.
Je ne peux pas dire que dans le service du docteur Elkemer je m’éclatais, ça non. Mais à coté de ce que j’avais subi à l’extérieur en terme de boulot et de pointage, par comparaison c’était du cocooning. Certes le docteur Elkemer me prenait la tête, toutefois, à condition de ne pas le contrarier, j’obtenais de sa part à peu près ce que je voulais, de la compote de pomme bien sûr, des neuroleptiques cela va de soi, et systématiquement, mais surtout, c’était l’essentiel, la reconduction semaine après semaine, de mon hospitalisation dans sa chaîne TV, cool, super cool.
J’étais très sérieusement fêlé, aucun doute pour le freudo-lacanien, et mon état, qualifié de schizoïde à déconseiller aux enfants de moins de 16 ans, nécessitait un bourrage de crâne intensif.
Mais alors, hein, pourquoi avait-on laissé ces gens entrer dans ma chambre et piquer ma télécommande ?
Mais alors pourquoi les avait-on autorisés à déferler sur l’hosto en pleine troisième guerre mondiale ? Il y avait dans la grille des programmes, une case médicale qui m’échappait.
S’agissait-il d’organiser un choc thérapeutique visant à me remettre les pendules à l’heure ?
Voulait-on tester sur moi la dernière drogue hallucinogène du Pentagone ?
Ou le dernier bouquet satellite placé sur orbite par les Japonais ?
Qu’est-ce que cette visite surprise pouvait vouloir dire ?
Etait-ce une manœuvre visant à s’emparer des revues érotiques sous mon lit et à les exhiber en public ?
Quelle heure était-il ? Qu’est-ce que j’allais raconter exactement ? Mystère et boule de gomme.
En tous les cas, c’était ma conviction, je devais impérativement parler sinon j’allais avoir des ennuis. Mais parler de quoi ? Et à qui ? C’était ça qui était flou. Ma mère me fixait droit dans les yeux, comme si elle avait peiné à me reconnaître. Moi de même je la fixais avec un sourire niais, un sourire du dimanche, un de ceux que j’affichais lorsque mon beau-père, vers 12 heures 30, 12 heures 40, commençait à découper le gigot, mon beau-père découpait le gigot comme personne c’était un véritable expert dans ce domaine. Indifférent à ma présence mon beau-père continuait d’abattre ses cartes sur la table à grands coups de poing.
(…)
P.-S.
Le 12 décembre à Rouen
Paru aux éditions Sens et Tonka, 2000










