Petite pièce pour chambre d’enfant
1er extrait
JOJO : Un jour je suis allé à un vernissage. Il y avait plein de monde, des journalistes, de la lumière, du champagne. J’ai fait un petit tour en essayant de regarder l’exposition et je suis tombé sur un tableau étrange. Jeanne était plantée devant une toile et était en grande discussion. Elle agitait les bras, elle contestait, elle rigolait. Ce qui était particulier c’était qu’il n’y avait personne autour d’elle, elle était seule devant la toile. Je l’ai observée longtemps et une sensation familière m’a submergé. J’étais ému. Je ne voulais pas l’interrompre. Apparemment elle avait besoin d’aller jusqu’au bout de cette conversation. J’ai passé le reste du temps à faire les cent pas pour éviter que quelqu’un ne la voie ou ne lui fasse peur. Je ne lui ai jamais dit que j’étais là ce jour-là. Mais après ça, je me suis acheté le violon. J’ai eu soudain besoin d’un violon. Bien que je ne sache pas jouer, je sentais qu’il m’en fallait un. Ca s’est passé comme ça. Quand j’en ai parlé aux autres, Jeanne m’a dit qu’elle était persuadée que j’en jouais depuis longtemps. Faire de la musique c’est de la magie. C’est difficile à expliquer. C’est comme un refuge secret où on se retrouve en compagnie de la musique. Les musiciens sont comme des drogués. Un seul regard suffit pour se rendre compte qu’ils sont victimes d’une même passion. J’ai un ami qui suit des cours de violoncelle depuis douze ans déjа. D’abord à l’école, puis au conservatoire. Un grand orchestre l’a embauché mais juste avant de commencer, il a tout laissé tomber. Il est devenu agent boursier. Un très bon, d’ailleurs. Bien après je lui ai demandé ce qui c’était passé exactement à l’époque. Pourquoi il avait réagi d’une façon aussi radicale ? Il m’a répondu : « J’adore jouer mais, pourquoi se mentir, en tant que violoncelliste je suis médiocre. J’ai changé de métier dès que je m’en suis rendu compte. Depuis je peux continuer juste pour le plaisir. » Des fois on se voit et on joue ensemble. C’est notre seul moyen de communication. En dehors de ça, nous n’avons rien à nous dire.
Est ce que Sarah me laisserait jouer quand j’en aurait envie ? Elle n’est absolument pas au courant pour mon violon. Il vaut mieux. Peut-être qu’à la place de l’alliance, je devrais lui offrir un violoncelle, ou bien un autre instrument. Prier pour que la magie opère.
OSCAR : Les francs maçons sont grands, avec de longues barbes, avec d’énormes chapeaux rouges. Pour les autres ils ont l’air complètement normaux, mais en vrai c’est ça : des barbes et des chapeaux. Les francs maçons n’ont aucun effort à faire pour l’être, ils naissent comme ça. Etre franc maçon, ce n’est pas héréditaire, ça ne s’apprend pas, tout simplement on l’est ou bien on ne l’est pas. La vraie question c’est comment on comprend qu’on l’est quand on l’est. Très facile. Quelque part au milieu de l’enfance, à un moment donné, en un instant, au beau milieu de la nuit ou au milieu d’un rêve, soudain on en prend conscience, on l’accepte, on respire un bon coup et les choses prennent leur place. Parce que ça doit être comme ça et que ça explique tout. A ce moment là, on se met à attendre. Tu attends qu’on te trouve ou bien d’en rencontrer d’autres, pareils à toi.
Les francs maçons ont des métiers divers. En général ils ressemblent en tout point aux autres gens, mais ce n’est que du camouflage. En fait, ils sont assez particuliers et s’occupe de choses particulières auxquelles ils ont consacré leurs vies. Une fois par mois ils se rassemblent dans un endroit secret, et, à huis clos, ont lieu leurs séances magiques. En chuchotant. C’est ça, pas la peine de se mentir, les francs maçons sont un peu magiciens. Lors de ces réunions, ils discutent de questions importantes qui ne concernent qu’eux, et principalement d’une : comment empêcher que ce dont-ils discutent ne soit mis à jour ? Lorsqu’ils se réunissent tous, ils se mettent autour d’une table ronde comme celle d’Arthur – elle est énorme et très confortable. Elle est obligatoire et très importante pour le décor. A la fin de la discussion, des chuchotements, ils dînent abondamment, un repas maçonnique, dont les recettes sont entourées d’un profond secret, et alors enfin ils passent à l’essentiel – le Jeu. Le jeu, c’est la raison pour laquelle les franc maçons sont des franc maçons. Les francs maçons sont la raison pour laquelle le Jeu existe. Quelque part au milieu de l’enfance, au beau milieu d’une nuit, d’un instant ou au milieu d’un rêve, tu comprends que tu sais jouer. Comme ça. Sans apprendre, sans prévenir. A partir de ce moment-là, le plus important c’est de cacher et de préserver ses talents. Ca fait partie des règles. En fait, c’est à partir de ce moment là seulement que tu te mets à jouer.
Le Jeu : chacun des joueurs porte une couleur différente et joue au nom de cette couleur. Il n’y a ni noms, ni personnages – que des couleurs. Et en plus y’a la danse. Avec le cœur. C’est comme ça qu’on se déplace et qu’on agit. Des danses et des couleurs. Des couleurs qui dansent. Des vagues de jaune, de rouge, de bleu et d’orange qui s’élèvent, qui s’étalent, qui se mélangent. Des danses du plus profond de l’âme, majestueuses et universelles. Danser encore et encore permet aux joueurs de sombrer dans une sorte de transe. Finie la participation des corps, tout se passe alors dans une autre dimension plus étherée, immatérielle, translucide mais quand même éclatante. Les couleurs s’étalent là-haut au dessus de la table et le jeu continue. Les yeux sont ouverts et s’assurent du bon respect des règles. Ils contemplent des tableaux somptueux et dans le même temps ils dirigent l’action. Là-bas, au dessus de la table, les couleurs font la conquête de nouveaux territoires, ça frémit, ça déborde, ça se déchaine. Les nouveaux territoires prennent la couleur du gagnant, et, en cas de force égale, l’espace entier s’emplit encore et encore de nouvelles nuances magiques. A un moment donné, ça prend tout l’espace. C’est là que c’est le plus intéressant. Plus on est bon franc maçon (ou bon joueur) plus on a de territoire et de pouvoir. Si le Jeu dure suffisamment longtemps, les couleurs sortent du cadre et se déploient au dessus des villes, des états, jusqu’à ce qu’à la fin les joueurs soient maîtres de l’immensité tout entière du cosmos. La sensation est indescriptible, c’est céleste. Plus de frontières, plus de forme et plus de raison à rien. Les règles changent au fur et à mesure du jeu, suivant les combinaisons de couleurs, suivant les milliers de possibilités de variations sur une surface de milliards de kilomètres carrés. Le Jeu continue, tant que les joueurs ne sont pas fatigués. La fois suivante, ils recommencent au début à cause des danses vous comprenez ?
Pour les francs maçons c’est un peu comme une drogue. Ca maintient l’esprit éveillé, les yeux ouverts et fait appel à des sens dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Impossible à apprendre ou à expliquer. Les francs maçons, eux, en sont capables et le reste du temps leur tâche consiste à garder le Jeu secret. Parce que si les autres découvrent, ils les priveront de leur secret, tout sera gâché et tout sera fini. Mais bien qu’ils se cachent, ils savent bien qu’un jour ils seront découverts et pour cette raison ils gardent en secret leur arme la plus puissante – le Secret absolu : pour jouer au Jeu on doit être franc maçon, pour être franc maçon, on doit savoir jouer au Jeu. Personne d’autre ne le peut malgré toutes les tentatives.










