Erich Von Stroheim
de Christophe Pellet
Scène 3
(…)
L’UN ET L’AUTRE
L’UN. Tu as ce qu’il me faut ?
L’AUTRE. Un baiser ? C’est ce que tu veux ?
L’UN. Non pas ce soir.
Je l’ai vue cet après-midi, je ne me suis pas économisé.
Donne-moi ce qu’il me faut.
Action.
Ce soir je dois à nouveau prêter mon corps. J’ai l’impression d’être un animal domestique. Je suis tenu en laisse. Et je ne me reproduis même pas.
L’AUTRE. Encore une chance.
Tu ne voudrais pas qu’en plus on se reproduise ?
L’UN. Tu as raison, ça suffit bien comme ça.
Viens près de moi.
Action.
L’AUTRE. On se suffit rien qu’à nous-mêmes.
Tu feras quoi ce soir ?
L’UN. Ouvrier du bâtiment.
L’AUTRE. Et la dernière fois ?
L’UN. Mécanicien. Le mois d’avant : marin.
Et encore avant : athlète dans une salle de gym. J’ai été flic aussi, et pompier. Et l’an dernier quand j’ai commencé, déménageur et infirmier. L’uniforme, ça les excite. Même si je l’enlève très vite.
L’AUTRE. Tu restes toi-même ?
L’UN. Lorsque je porte un uniforme juste avant de passer à l’action, ce n’est plus moi.
L’AUTRE. Et après, lorsque tu enlèves ton uniforme, c’est toi de nouveau ?
L’UN. Plus rien que moi. Rien que moi, nu et en action. Mais je peux faire semblant.
L’AUTRE. Semblant ? Comment tu peux ?
L’UN.. Elle, elle peut.
L’AUTRE. Mais toi ? Comment tu peux ?
L’UN. Tout se passe dans la bonne humeur, note-le.
L’AUTRE. Dans la bonne humeur ?
L’UN. Rien que de la bonne humeur : on nous y engage. C’est l’une des règles de ce métier.
L’AUTRE. Il te plaît ce métier ?
L’UN. On s’y fait. Je suis accepté. C’est très bien payé. L’argent circule, on le dépense très vite, alors on recommence le lendemain et ça circule à nouveau.
L’AUTRE. Tu connais la fable des trois sushis ?
L’UN. Non.
L’AUTRE. Un garçon accumule les petits boulots ennuyeux et ternes. Sa journée achevée, pour s’en remettre, il se rend dans un restaurant japonais réputé. Là, il engloutit la somme péniblement gagnée en dévorant en cinq minutes trois sublimes sushis. Et le lendemain, il est de nouveau à sec et sur la brèche, prêt pour un autre petit boulot.
Silence.
L’UN. Et alors ? Ça veut dire quoi ?
Un temps.
C’est déprimant.
Un temps.
Là-bas, personne n’est trop regardant. Rien que de la bonne humeur.
(…)
P.-S.
Le 15 décembre à rouen
Paru aux éditions L’Arche Editeur










